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Islam & Société Civile, Religions

Sagesse des religions et paix républicaine, même combat | par Gilles Bernheim, Grand rabbin de France

Le Grand Rabbin Bernheim prône le dialogue inter-religieux dans une société où le discours politique a perdu de sa portée éthique. (photo: Républicain Lorrain)

L’existence de plusieurs religions dans une même société peut déboucher sur l’affrontement ou sur une véritable paix. La première option est probable si les particularismes voisinent sans dialoguer ni assumer leurs responsabilités, la seconde option exige des efforts conscients et prolongés de toutes les confessions, mais peut enrichir de façon exemplaire la paix républicaine.
Ces deux options sont d’actualité en France, alors même que notre pays a longtemps été un modèle d’intégration et de laïcité. La coexistence presque tranquille entre citoyens de confessions ou d’origines si diverses s’est transformée, ici ou là, en tensions exacerbées.
Au-delà du constat ou de l’explication de cette dégradation, je souhaite dire ici ma conviction que les religions – si on s’en donne la peine, chacun à son niveau – peuvent contribuer à une France plus apaisée. J’ai travaillé sur ce texte tout au long du mois de mai. L’assaut mené par la marine israélienne et dont je déplore les victimes, lui donne, hélas, une actualité encore plus aiguë. Au cours des dernières décennies, l’accélération et l’amplification de la circulation des personnes et des biens, des capitaux, des idées, mais aussi des images, des styles de vie, et même du travail désormais délocalisé – ce qu’on appelle la mondialisation – ont transformé grand nombre d’anciennes spécificités locales. Aujourd’hui, les histoires, c’est-à-dire les mémoires et les discours, se mêlent et interfèrent.
Car, en Europe, la même place et la même valeur sont aujourd’hui données à toutes les mémoires, d’où ce sentiment de confusion, conséquence à la fois de la mondialisation et du relativisme. Cela requiert de repenser l’idée que l’on se faisait des communautés humaines et cette transition ne va pas sans mal.
Une conséquence bien connue dans notre espace français de ce nouvel état des choses est la coexistence, dans les mêmes écoles, quartiers et lieux publics, d’hommes et de femmes nés dans différents pays, avec leur langue, leurs usages, leurs costumes, leur vision du monde et des rapports sociaux, et aussi avec des rivalités politiques ou religieuses mutuelles venues d’autres horizons et nourries à leur tour d’informations planétaires. Demain, nos villes peuvent être en ébullition parce qu’en réaction à la situation dans la province de X un acte de violence se sera produit dans la capitale de Y.
L’autre vient aujourd’hui de plus loin que jadis : ce n’est plus la France qui s’étend, c’est le monde qui l’habite. Hier, ceux de langue d’oïl et ceux de langue d’oc, le catholique et le protestant, le sans-culotte et le Vendéen ont appris lentement, douloureusement, à cesser de s’entre-haïr et de s’entre-tuer, à garder leur spécificité tout en l’effaçant bon gré mal gré là où ils devaient coexister et avoir un projet commun.
Aujourd’hui comme hier, toute pratique commune a ses règles, depuis les jeux de société jusqu’au grand jeu de la société civile. On ne renonce à rien de soi en acceptant, de bonne intelligence, le vivre ensemble, sa discipline et celle de l’Etat. Tout ne saurait en ce domaine reposer sur la pédagogie de l’école et des pouvoirs publics. Au-delà du maintien de l’ordre, ceux-ci ne peuvent faire entendre qu’un discours général, rationnel ou émotionnel, dont la rhétorique propre est éloignée des nouveaux arrivés et ne fait pas référence à leurs valeurs et affects spécifiques. Ce discours est récusé d’avance par les extrémistes, il est sans effet sur les esprits faibles et échauffés, fragilisés par l’exil et la précarité, et pleins d’incompréhension pour cette France moderne qui leur est encore étrangère. Il appartient donc à ceux qui forment les « majorités silencieuses », et aussi à leurs élites et à leurs cadres, d’assumer leurs responsabilités, chacun à son niveau, d’amener tous leurs membres au pacte républicain et de faire entendre raison à leurs minorités de boutefeux. Dussent-ils le faire au nom même et dans le langage de leurs traditions spirituelles, là et quand le discours sur la nation et sur les valeurs de la République n’est pas audible par tous.
Il est grand temps que chacun prenne conscience de sa responsabilité personnelle à tous les échelons, y compris les plus modestes, ceux du voisin ou du parent qui observe un proche en train de glisser dans une conduite antisociale ou un délire de violence politique ou religieuse, et qui doit le raisonner, y compris, s’il le faut pour se faire comprendre, au nom de ses propres valeurs.
Chacune des grandes religions ou philosophies représentées dans notre pays possède des trésors de raison, de justice et d’esprit de paix qu’elle doit mobiliser pour aider la République à être, au bénéfice de tous, le bras séculier qui s’efforce de faire advenir la raison, la justice et la paix. En dépit des divergences dogmatiques, tous les esprits de bonne foi peuvent s’entendre sur ce que l’on entend empiriquement par là.
À l’heure où j’écris, tout cela ne saurait demeurer des voeux pieux. Coups de couteau contre des juifs à Strasbourg et à Nîmes, mitraillage d’une mosquée à Istres, profanation de cimetières… Des cerveaux dérangés se livrent à des agressions sauvages parce qu’ils se sont imprégnés de haine dans l’atmosphère viciée qui les entoure. Au-delà de l’inqualifiable violence que constituent des épisodes de cette nature, on sait trop quelles passions contradictoires et également déplorables ils viennent encore exaspérer : émulation ignoble, tentation de la stigmatisation collective, méfiance de tous à l’égard de tous. Aujourd’hui, le havre de paix et de raison que représente encore, malgré ses imperfections, une société comme la nôtre est en péril.
Celui qui, inversant les rapports de l’histoire et de la géographie, prétend régler ici les conflits et les comptes de là-bas, fait fausse route. Ici, nous n’avons pour le faire que les grands mots, les images chocs et les informations manipulées.
Là-bas, que ce soit au Proche-Orient ou ailleurs, une paix digne de ce nom ne se conclut jamais qu’entre ceux qui font les frais de la guerre. La discussion est dure, parfois elle n’aboutit pas, comme celle, dans la Bible, du patriarche Jacob et de son beau-père Laban, lorsque l’interlocuteur persiste dans la mauvaise foi. Mais il n’est pas d’autre voie que la discussion directe, ou, à défaut, sous la tutelle d’un tiers garant. Là-bas, pour finir les guerres. Ici, pour les prévenir. Discussion face à face, les yeux dans les yeux, refusant le plaisir facile des monologues.
Nul de nous ne veut rien renier des solidarités qui l’attachent à des frères de religion ou d’origine
, malheureux, en danger à travers le monde. Les juifs savent la force de ces liens-là. Mais ces solidarités légitimes ne doivent pas servir d’excuse pour ne pas faire son devoir, ici et maintenant. Chacun doit se conduire en participant pacifique, loyal et responsable d’un destin français et européen, désormais commun.
L’histoire ne se fantasme pas, elle se construit, encore et toujours, ancrée dans les lieux, par l’innombrable détail des actes et des négociations. Tous autant que nous sommes, vieilles populations et nouveaux arrivés, nous sommes condamnés à faire histoire ensemble parce que nous partageons le même sol.
Il ne nous appartient pas d’inventer des formules qui feront la paix au Proche-Orient ou ailleurs, encore moins d’agir ici avec violence pour assurer là-bas je ne sais quelle victoire, mais plutôt de nous aider du patrimoine d’expérience et de savoir-vivre de ce vieux pays qu’est la France, de trouver entre nous les regards, les gestes et les mots qui nous permettront de fabriquer, là où nous sommes, de la paix, de la discipline, de la solidarité, de la dignité. Un peu de vraie justice et, s’il se peut, de vraie fraternité. Ce qu’on appelle une nation. Un modèle pour tous les hommes.
Gilles Bernheim, Grand rabbin de France
Article paru dans l’édition du 09.06.10 quotidien Le Monde

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